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EVOLUTION GEOLOGIQUE DE LILE DE TAHITI-NUI (POLYNESIE FRANCAISE): DE LA CONSTRUCTION VOLCANIQUE A L'EROSION TARDIVE |
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Mené au sein des laboratoires de Géochronologie et dHydrologie et de Géochimie isotopique dans la cadre de la thèse d'Anthony Hildenbrand, ce travail repose sur la réalisation dune carte géologique au 1/100 000 de lîle volcanique principale de Tahiti-Nui (Polynésie Française). Il porte plus particulièrement sur lévolution récente du complexe éruptif, tant dans sa phase de construction volcanique, quau cours de son érosion. Létude se situe à linterface entre plusieurs disciplines des sciences de la Terre (volcanologie, géochimie, géomorphologie quantitative, hydrologie). Elle comprend : 1) Une analyse géologique et géomorphologique à terre et en mer, qui, alliée à de nouvelles datations K/Ar sur mésostase volcanique et à de nouvelles analyses géochimiques sur roche totale, permet de reconstruire la dynamique dédification du complexe éruptif ainsi que lévolution géochimique des magmas au cours du temps. 2) Un travail sur lérosion globale de la structure volcanique. Les caractères morphologiques actuels de 25 vallées sont comparés à laide des données numériques de terrain. Puis une reconstruction de la morphologie ante-erosion des édifices est réalisée, conduisant à une estimation des volumes érodés. La prise en compte des nombreuses données géochronologiques permet alors de calculer des taux dérosion globaux et discuter le rôle des discontinuités géologiques sur le développement et la dynamique du démantèlement. 3) Un travail de géochimie sur des eaux actuelles de la partie Nord (eaux de rivières, eaux de sources et eaux de pluies). L'étude des isotopes stables (18O, 2H) de la molécule deau apporte des contraintes fortes sur les zones dinfiltration et de circulations préférentielles dans la structure volcanique, en lien avec les discontinuités géologiques majeures. GEOLOGIE DE L'ILE DE TAHITI-NUITahiti est située à l'extrémité sud-est de l'alignement volcanique de la Société (Polynésie française), en accord avec le déplacement vers le NW de la Plaque Pacifique au-dessus d'un point chaud durant les derniers millions d'années. La zone active du point chaud de la Société est localisée à environ 50 km au SE de lîle. Elle se marque par des crises volcano-sismiques récentes liées à la croissance de monts sous-marins. Avec une surface totale de 1042 km2, Tahiti représente à elle seule le quart des terres émergées de la Polynésie Française. Lîle doit sa physionomie particulière à la juxtaposition de deux systèmes éruptifs distincts, définissant lîle principale de Tahiti-Nui au NW et la presquîle de Taiarapu, encore dénommée « Tahiti-Iti » au SE. Ces deux ensembles sont reliés par listhme de Taravao, qui pourrait résulter de lactivité dun volcan autonome (Léotot, 1988 ; Léotot et al., 1990). Lîle haute de Tahiti-Nui, de forme approximativement circulaire, culmine à 2241 m (massif de lOrohena). Les principaux sommets sont répartis selon des crêtes E-W avec, au Nord lensemble Marau- Aorai - Pito-Iti - Orohena, et au Sud, lalignement Mahutaa - Mouateau - Tetufera - Urufa. Entre ces murailles topographiques, une zone déprimée dorientation N100 draine lessentiel des produits érodés à travers les vallées de Punaruu, Papeihia, et le bassin central de la Maroto, qui souvre vers le Nord par la vallée de la Papenoo. Lensemble de lîle est cerné par une barrière récifale corallienne, bien développée sur les côtes Sud et Ouest mais restreinte et discontinue sur les côtes Nord et Est. Principales unites géologiques de Tahiti-Nui L'évolution aérienne de Tahiti-Nui débute par la construction d'un volcan-bouclier primitif, dont les pentes externes sont préservées dans les secteurs NW, NE, SW et SE. Il se compose dun empilement régulier de coulées aa peu épaisses. Dans la partie supérieure de lempilement, la plupart des venues, dépaisseur infra-métrique, se prolongent jusquà la mer, marquant le caractère peu visqueux des laves, dont la composition est principalement basaltique. Dès les premiers stades dédification, les magmas ont été émis le long dune rift-zone principale E-W à N110, marquée par l'existence de centaines de dykes observables dans les parties internes des vallées de la Punaruu, de la haute Papenoo, et de la Papeihia. La pression des magmas injectés le long de la rift-zone a induit une importante dilatation de l'édifice, conduisant à la déstabilisation de ses flancs Nord et Sud par grands glissements de terrain. Les dépôts d'avalanche de débris associés aux glissements Nord (Hildenbrand, 2002 ; Hildenbrand et al., sous presse) et Sud (Clouard et al., 2001) constituent des unités chaotiques affleurant sur les pentes sous-marines de Tahiti-Nui. Lactivité post-glissement sest tout d'abord concentré dans la dépression Nord, construisant un second volcan-bouclier. Lemboîtement des deux volcans se traduit par un contraste morphologique entre la surface douce des pentes externes du volcan primitif (planèzes) et les pentes plus prononcées du remplissage (12-15°). Au niveau de la mer, cette limite se marque par une rupture dans la géométrie de la barrière récifale, qui montre deux points dinflection dans le prolongement des exutoires des rivières Tipaerui et Onoheha. La base du second volcan est constituée par un ensemble de coulées épaisses, vacuolaires, parfois complètement auto-bréchifiées, attestant un dégazage intense consécutif au glissement. Cette unité de base est recouverte par un ensemble de coulées pahoehoe, le plus souvent porphyriques, connues localement sous le nom de "lava-tube". On les retrouve principalement à la périphérie de la structure volcanique, mais certaines d'entre elles sont observées dans les parties internes des vallées majeures, où elles affleurent fréquemment en inversion de relief. Les épanchements émis par le second volcan-bouclier ont donc rapidement débordé de la dépression Nord, recouvrant les pentes préservées du volcan-bouclier primitif, et remplissant localement des vallées déjà creusées. Des coulées similaires sont observées sur toute la largeur du flanc Sud de Tahiti-Nui. Elles y constituent une surface morphologique emboitée traduisant un comblement massif de la dépression Sud par les épanchements tardifs. La fin de lactivité du second volcan-bouclier est marquée par lexistence dune épaisse formation volcanique de type ignimbrite constituant la partie supérieure du mont Orohena. Les produits pyroclastiques associés, inatteignables dans la paroi, ont été échantillonnés au pied du massif, dans le fond de la haute vallée de la Vaitamanu. Ces roches sont vésiculaires et différenciées. De nombreuses billes de magma plus basique sont dispersées dans la mésostase évoluée de lignimbrite, trahissant un mélange incomplet entre deux magmas dindice de différenciation très contrastés. Suite à la phase de construction majeure de Tahiti-Nui, une activité post-érosionelle a donné lieu à lépanchement tardif dépaisses coulées basanitiques. Ces coulées, à débit en orgues, affleurent en contrebas des épontes principales des grandes vallées de la Tuauru et de la Papenoo. Elles se distinguent de lempilement régulier des parois adjacentes par leur épaisseur décamétrique, qui leur confère un aspect imposant. Le réseau hydrographique moderne sest développé de part et dautre, les réincisant partiellement.
Lévolution récente du complexe éruptif de Tahiti-Nui est profondément marquée par une érosion intense sous leffet du climat tropical très humide. Cette dégradation a produit des dépôts bréchiques dorigine torrentielle, partiellement fossilisés dans la plupart des grandes vallées de lîle. Trois principaux types sont reconnus: (1) des formations bréchiques épaisses formant des plateaux dans les parties internes des vallées majeures, notamment le plateau de Tamanu (vallée de Punaruu, photos a et b) et le plateau Viriviriterai (vallée de Papeihia). Ces formations sont interstratifiées avec des coulées volcaniques et sont intrudées de nombreux dykes de la rift-zone principale, indiquant que lérosion de Tahiti-Nui sest en partie produite durant la phase de construction volcanique. (2) des formations bréchiques dextension géographique plus limitée, formant des crêtes acérées (photos c à f). Ces depôts recouvrent la plupart des unités volcaniques, notamment les coulées terminales du second-volcan. Elles résultent donc dune erosion tardive, mais suffisamment ancienne pour avoir été déchaussées par la dissection ultérieure. (3) des dépôts torrentiels modernes en cours de cimentation (photos g et h) jalonnent le fond actuel des principales vallées. Lactivité du volcan-bouclier primitif est datée entre 1,37 ± 0,02 Ma et 0,87 ± 0,02 Ma. Les âges les plus vieux sont obtenus sur les laves échantillonnées dans les parties internes des vallées de Punaruu et Papeihia, à une distance de la côte proche de 5 km. Les âges les plus jeunes sont mesurés sur des coulées prélevées au niveau de la côte, du fait du pendage externe de lempilement volcanique. Des âges cohérents sont obtenus sur les échantillons prélevés en position intermédiaire.
Bien que lîle soit allongée selon la direction de la rift-zone principale (E-W), les secteurs de planèzes NW, NE, SW et SE indiquent une forme raisonnablement conique pour le volcan bouclier primitif. Lextrapolation vers lintérieur des pentes structurales des secteurs de planèzes conduit à la reconstruction dun centre éruptif coïncidant avec le centre actuel de Tahiti-Nui, et dont laltitude est estimée à 3250 m. Un volume aérien denviron 1000 km3 est ainsi calculé informatiquement. La géométrie de la dépression liée au glissement Nord est reconstruite en prenant en compte sa trace à terre, ainsi que limagerie de la partie sous-marine du flanc Nord de Tahiti-Nui. Elle est décrite par un profil listrique, sub-vertical au niveau de la rift-zone principale et devenant relativement plat au niveau de la côte Nord. Deux profils extrêmes sont considérés, permettant destimer le volume glissé entre 400 km3 et 450 km3. Lestimation des taux éruptifs moyens pour les principales phases dédification de Tahiti-Nui apporte des informations majeures (Hildenbrand et al., 2004): Les laves du volcan-bouclier primitif ont une composition homogène. Il sagit de basaltes alcalins faiblement sous-saturés en silice. Les coulées du second-volcan se marquent en revanche par (1) leur caractère alcalin fortement sous-saturé en silice (série basanitique), et (2) une plus grande variabilité de compositions associée à lavènement de produits différénciés (Hildenbrand et al., 2004). Lévolution temporelle de la teneur en silice dans les laves de Tahiti-Nui montre une tendance nette à la sous-saturation. Les termes différenciés sont émis à partir de 750 ka, cest à dire suite à la phase de construction rapide du second volcan. Lindividualisation dun réservoir superficiel semble donc favorisée par (1) lexistence de la discontinuité mécanique du glissement séparant les deux systèmes volcaniques emboîtés, et (2) la charge du second volcan contrariant lascension des magmas en surface, et favorisant leur stockage intermittent. Le rapport (La/Sm) dans les laves basiques de Tahiti-Nui (DI < 35) montre dabord une augmentation lors de la phase de construction du volcan-bouclier primitif. Cette évolution nest pas directement interprétable en termes de changement de composition de la source, puisque les rapports isotopiques du Strontium et du Néodyme demeurent sensiblement constants, indiquant une composante enrichie, probablement de type EMII. Lévolution constatée plaide plutôt en faveur dune diminution du taux de fusion partielle du manteau, en accord avec laugmentation de la sous-saturation en silice. Les laves émises juste après le glissement Nord, en revanche, se caractérisent par une chute brutale du rapport (La/Sm), associée à un saut des rapports isotopiques vers des valeurs plus radiogéniques. Cette soudaine variation est interprétée comme la conséquence immédiate de la décompression engendrée par le glissement N, qui aurait induit une brève augmentation du degré de fusion partielle associée à une réorganisation de la zone de production des magmas. Les laves émises durant lévolution tardive du second volcan (0,75 Ma-0,45 Ma) sont de moins en moins radiogéniques, indiquant une diminution progressive de linfluence du panache mantellique. La phase post-érosionelle fortement sous-saturée résulte dun faible taux de fusion partielle du manteau supérieur. EROSION DE LA STRUCTURE VOLCANIQUE DE TAHITI-NUI(A.Hildenbrand, P.Y. Gillot, C. Marlin) Lîle de Tahiti est soumise à un regime dalizés dominant dEst en Ouest. Les masses dair tropical chaud et humide viennent butter sur les reliefs volcaniques, donnant lieu à des pluies extrêmement abondantes. A léchelle annuelle, la côte Est de Tahiti-Nui est en moyenne deux à trois fois plus arrosée que la côte Ouest. Malgré de probables changements de température et dhumidité durant le dernier Million dannées, des contrastes pluviométriques similaires à lactuel semblent raisonnables au premier ordre pour lensemble de lhistoire érosive, du fait de la persistance de la force de Coriolis. La distribution et la taille des principales vallées ne sont pas directement corrélées à la pluviosité différentielle. Les bassins versants développés à la faveur du bouclier primitif présentent une disposition globalement radiaire, à lexception des vallées bordant les épontes des glissements Nord et Sud (vallées de Tipaerui, de Tahaute, et de Papeiti/Temarua). La forme des vallées est appréhendée par lutilisation de critères morphologiques couramment utilisés en géomorphologie des bassins sédimentaires (Llamas, 1993). Le facteur de forme est défini comme le rapport entre la surface dune vallée et le carré de sa longueur maximale (Llamas, 1993). Le coefficient de compacité, quant à lui, exprime lécart dun bassin versant par rapport à un cercle de même superficie. La « profondeur » des vallées est ici définie comme le rapport entre le carré de leur altitude maximale et leur surface. Dynamique érosive sur le dernier Million dannéesPour chaque basin versant, la surface volcanique originale reconstruite est comparée à la topographie actuelle (MNT), conduisant à lestimation informatique du volume total erodé. Lâge des coulées les plus jeunes incisées fournit une durée maximale de creusement, permettant détablir des taux dérosion minimum pour la partie récente de lhistoire érosive. Les taux les plus bas (< 10-2 .km3/kyr) concernent des vallées distribuées tout autour de lîle, indépendament des contrastes climatiques. Ces bassins incisent principalement les empilements volcaniques dépourvus de discontinuités géologiques majeures. Comment expliquer le taux dérosion extrêmement élevé obtenu pour la vallée de la Papenoo?
Le taux dérosion obtenu pour la Papenoo sur les derniers 500 kyr est néanmoins trois fois supérieur à celui obtenu pour les autres vallées majeures, notamment la vallée de la Papeihia, en malgré lexposition de cette dernière aux pluies dominantes. La dissection principale de la structure volcanique a donc été soudainement concentrée vers le Nord. Cette réorganisation majeure résulte probablement (1) du comblement préalable des vallées de Punaruu et Papeihia empêchant les circulations deau vers lEst et vers lOuest, et (2) de linfluence structurale de la discontinuité du glissement Nord, le long de laquelle la dissection verticale est devenue prédominante. La partie basse de la rivière Papenoo sest développée en conséquence selon un axe N-S et a progressé vers lintérieur par érosion régressive. Il y 200 ka, la partie basse de la vallée a été comblée par des coulées post-érosionnelles. Ces coulées, agissant comme un verrou morphologique, ont canalisé le cheminement des eaux au contact avec lencaissant, induisant un surcreusement de la partie amont par érosion régressive, comme observé dans le cas dautres îles océaniques comme, par exemple, La Palma aux Canaries. Dans le cas de Tahiti-nui, les dykes de la partie centrale de la rift-zone ont probablement contrôlé louverture du cirque de la Maroto, ce qui se marque par lélongation du cirque lui-même et la direction E-W des ruisseaux le drainant actuellement. Le centre éruptif du second volcan a été complètement érodé, conduisant à lexhumation partielle de roches grenues du reservoir magmatique superficiel. |